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Qui de l'oeuf ou de la poule?


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STEPHAN FERRY

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«Un fou, cela fait horreur. Qu'êtes-vous, vous lecteur ? Dans quel catégorie te ranges-tu ? dans celle des sots ou celle des fous ? - Si l'on te donnait à choisir, ta vanité préférerait encore la dernière condition» - Gustave Flaubert in Mémoires d'un fou.

Les relations qui unissent les territoires à leurs mythes constituent une part importante de mon travail photographique. Mythes universellement connus, comme celui de don Quichotte, ou beaucoup plus obscurs, à l'image du passé psychiatrique de Cadillac-sur-Garonne.
Cette démarche me mène souvent à la marge avec, pour espace de création, un territoire investi par des rêveurs plus ou moins doux, des originaux pas toujours très fréquentables et des fous véritables ; de ceux qu'on enferme. Je dis «fous», mais il ne s'agit pas d'un jugement de valeur. Le mot est commode, facilement compréhensible ; péjoratif seulement dans l'esprit des sots, si toutefois ils en ont un.
Mais peut-on réellement parler de mythe en ce qui concerne le cimetière des aliénés de Cadillac ?
A mon sens, oui. Pour plusieurs raisons.
Oh ! peut-être pas d'un point de vue anthropologique (quoiqu'il puisse être intéressant de s'y pencher), mais la transmission orale locale ne laisse guère de doutes quant à la nature mythique du cimetière des fous dans l'imaginaire des autochtones. D'ailleurs, ceux qui parlent le plus du cimetière des aliénés («le Carré des fous», dans la terminologie locale), n'y ont jamais mis les pieds ; ce qui est au moins un indice sérieux. Tout juste s'ils savent où le trouver, ce fameux cimetière. «Par là-bas !», disent-ils avec un geste vague qui englobe une bonne dizaine de pâtés de maisons. D'autres affirment qu'il doit se trouver quelque part derrière les murs aveugles de l'hôpital, voire dans l'enceinte de l'unité pour malades difficiles.
En vérité, il est tout bonnement accolé au cimetière municipal, dont il n'est séparé que par un vieux mur de pierres. Absolument rien n'empêche d'y accéder, sinon une sotte appréhension et des préjugés sans nombre.
J'ai entendu parler de cet endroit bien avant de décider de m'y rendre. J'ai entendu toutes sortes de récits ; pas toujours effrayants, mais jamais très réjouissants. Des récits façonnés par une grande ignorance, parfois augmentée d'une incroyable dose de bêtise.
Cependant, ce travail photographique n'est ni un hommage, ni une dénonciation (mots qui sonnent mal à mes oreilles). Il est tout simplement conçu comme un témoignage de ce qu'est vraiment ce cimetière de fous, dans sa dimension humaine.

Stephan Ferry
(membre du collectif Grabuges)

«Le Carré des fous»




Un haut mur en partie effondré sépare le cimetière communal de Cadillac de ce que l’on nomme le carré des fous. De l’autre côté, un mur encore plus haut, bardé de grillage, constitue l’enceinte de l’unité pour malades difficiles (UMD). Quelques plaintes étouffées par le brouillard ; la rumeur de jeux de ballon. Au vrai, bien peu d’indices trahissent la présence, toute proche, des aliénés.
Le carré des fous. Un vaste terrain de graves parsemé de centaines de croix en fer. Toutes semblables. Plus de trois milles aliénés seraient ensevelis ici, en pleine terre ou dans la grande fosse qui se trouve au fond du carré des fous.
L’asile a fait l’acquisition de ce terrain en 1920. Jusqu’à cette date, les aliénés étaient inhumés au sein du cimetière communal. Sans doute l’afflux massif, dans les unités psychiatriques, de mutilés du cerveau de la première guerre mondiale a-t-il rendu nécessaire l’établissement d’un cimetière spécifique.
Ils sont près de cent, ces poilus mutilés. Tous dotés de la même croix en fer. Quelques noms ont parfois été discrètement apposés sur les croix. Mais nombreuses sont celles qui demeurent anonymes.
Partout le temps a fait son ouvrage. Certaines sépultures, à force d’abandon, rendent des ossements fragiles ; des fragments d’humanité sans cesse soustraits au repos. Ailleurs, la végétation mange les tombes. Dans un alignement incertain, des croix gisent pêle-mêle, vaincues par la corrosion. Un mobilier funéraire à l’agonie, des trous béants dans le sol et des crucifix démembrés qui finissent d’être dévoré par la terre. Le fleurissement épisodique de l’allée centrale est impuissant à repousser le sentiment de désolation qui étreint le visiteur.
On croirait le lieu abandonné depuis un temps fort reculé. Pourtant les dernières inhumations se sont déroulées en 1998 et 2000. Depuis, le devenir du carré des fous est incertain. Le projet de création d’un hôpital-prison (UHSA) menace directement le cimetière des aliénés, qui devrait ainsi laisser place à une aire de stationnement.